TRAVERSES VIDEO / Simone Dompeyre / La Volière / 2020

Texte sur La Volière
Installation vidéo sur 5 écrans dans des cages d’oiseaux.

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Dans le cadre de Traverse Vidéo / Toulouse / Mars 2020

Le paradoxe veille en cette installation : des oiseaux se distinguent dans de vraies cages : cinq oiseaux, cinq cages – or les oiseaux sont des images filmées, visibles sur de petits écrans enfermés derrière ces barreaux, or les oiseaux ainsi captés étaient taxidermisés, en un état ne nécessitant plus de cage dont la fonction est précisément d’empêcher l’animal de s’envoler, de la garder pour le voir. Plus encore, quelques plumes de ces animaux fixes frémissent, en un très léger mouvement. Quant au titre, il préfère le sème de la capacité de l’oiseau à voler puisque la volière dénote un espace de vie, puisque cet enclos grillagé doit être assez vaste pour que l’oiseau… vole ! Cependant les cinq cages très proches contiennent chacune un oiseau, le serrent, l’exhibent en objet à regarder.
Le paradoxe se poursuit dans la lecture : nature morte en volume, installation sculpture, cabinet des curiosités qui se restreindrait à un genre d’animal et au nombre de cinq.
Chouettes, hibou, épervier mais aussi grive – l’artiste a hésité à ne retenir que des rapaces – s’accrochent à une branche d’arbre, un tronc ou un promontoire miniatures… Dressés, comme vigilants alors que flottent telle plume, tel signe de vie – c’est la visibilité de ce si léger mouvement dans l’entre-deux qui a déterminé le choix de ces cinq animaux-ci – ils renversent la définition de la nature morte : still-leven en flamand qui donna Still-leben allemand et la still-life anglaise ou coit/coyte ou coye pour vie tranquille, silencieuse face à la « nature morte » qui porte une connotation négative quand l’Italie simplement désigne les oggetti di ferma – les objets sans mouvement.
Quelques plumes de ces oiseaux immobiles vibrent … ce qui réunit dans le champ, les signes du vivant et de la mort alors qu’en accord avec la fixité du corps, l’état quelque peu abîmé de certains corps marque le passage du temps. On sait que la nature morte fonctionne comme un rébus, ses composants répondant à des codes très précis, ils sont évacués ici puisque seul l’oiseau résiste. Certes L’Ecclésiaste assure que : « L’œil n’est pas rassasié de ce qu’il voit ni l’oreille remplie de ce qu’elle entend » mais rien de religieux dans cette assemblée de volatiles qui comble, au contraire, le regard par sa logique et son implantation forte répétée par cinq. Le plan est net, la lumière est nette, l’angle de prise de vue est net, pas de jeu d’ombre, de reflet, de doublement, le fond blanc détache l’oiseau qui lui-même se détache en sa posture et grâce à la si précise définition de l’image, au réalisme qui fait à nouveau désirer la vie de ces oiseaux.
Les oiseaux figurent très tôt dans les récits considérant le degré d’iconicité des œuvres d’art, ainsi la légende censée départager Zeuxis, ce contemporain d’Alexandre le Grand que cite Platon – et Parrhasios – dont on rapporte qu’il faisait réellement torturer les modèles engagés pour être référentiels des victimes dessinées. Les oiseaux picotèrent les raisins que le premier avait reproduit provoquant l’admiration des témoins mais le second peignit, pour relever le défi, un rideau que le premier tenta de déplacer pour apprécier la peinture qu’il croyait ainsi cachée par le tissu pictural. Si Zeuxis avait trompé les oiseaux, Parrhasios avait trompé l’homme peintre de surcroît.
Très loin de chercher à tromper, André Goldberg déconstruit à l’inverse le système de l’illusion… le mouvement ne concerne qu’un infime élément du corps de l’oiseau et les oiseaux sont trop également perchés, droits et sans bruits. L’artiste garde la cage telle quelle ; il n’escamote pas l’écran et réitère par cinq fois les signes d’exposition sur les mêmes socles gris. Le refus de l’exubérance, de la multiplicité, de l’exotisme modifie ainsi la nature du cabinet des curiosités pour ne retenir que l’étymologie de « cura/le soin » ; le curieux prend le soin de ce qu’il trouve comme le fait André Goldberg qui ajoute au soin d’apprendre, celui d’apprendre à voir mais en guise d’objets rares – curieux – qui ne seraient connus que de peu de personnes, il choisit des oiseaux proches, de nos régions de ceux dont on ne se soucie pas à moins de leur accoler des pouvoirs maléfiques. Il les a retenus un peu amochés, un peu endommagés, préférant à l’exposition de mirabilia – catégorie distinguant dans les Cabinets de Curiosités « les choses étonnantes, admirables » – l’acte de reconnaissance d’une étrange beauté en cette organisation-installation du simple et du fragile.

Simone Dompeyre (Commissaire de l’exposition)