Texte : Exposition Paysages intérieurs / Liège 2016

Paysages Intérieurs

Se promener plus loin.
Proposition de lecture par Anna Ozanne

Durant la Renaissance en Occident, le paysage n’est pas encore reconnu comme le sujet d’un tableau, mais seulement décor au sein duquel se déroule une scène historique ou mythologique. Puis le mot « paysage » est apparut en 1493 (poète flamand Jean Molinet), signifiant un « tableau représentant un pays ». On dit que le paysage est une distanciation que l’Homme a réussi à prendre avec le réel, s’extirpant de l’argile pour observer, penser les sciences et leurs mesures, étudier pour connaître le monde. Seulement, réalisait-il alors qu’il s’y cherchait, derrière les bosquets, dans le mouvement des montagnes, à travers les chemins sinueux, quand il y plaçait les symboles, les allégories, inscrivant son récit au loin ?
L’exposition témoigne d’un renouvellement des problématiques relatives à ce thème majeur de l’histoire de l’art. Les artistes contemporains dépoussièrent l’horizon. Ils explorent des terrains inconnus, considèrent l’ordinaire et le quotidien, sondent des souvenirs personnels, habitent des mythes intimes, ou encore questionnent notre rapport à la Nature et les constructions mentales projetées en concepts sur l’Autre, l’Inconnu … À l’objectivité on préfère la subjectivité, à l’extérieur son contraire, dans ce qu’il évoque des projections intérieures sur son environnement, de l’investissement du lieu, d’une production de sens, d’un élan créatif incessant en somme.

André Goldberg
(vit et travaille à Bruxelles, né en 1963)
Photographe de formation (discipline qu’il enseigne), André Goldberg est réalisateur de films, de documentaires et travaille l’art vidéo depuis 1988. La série « Le vent l’emportera » rassemble les installations vidéo La bougie morse (sur écran, 2012) Les arbres morses (film super 8, sur écran, 2012) et Le frisson (projetée sur nappe de maison, 2012), dont les deux dernières sont exposées ici. Elles réfèrent toutes trois à la vanité, type particulier de nature morte en peinture (particulièrement l’époque baroque, 17e siècle). Les compositions d’objets (crâne, bougie, pièces de monnaie…) se font les allégories de l’orgueil humain, se chargeant de lui rappeler le caractère provisoire de son existence par l’évocation de la mort, du temps qui passe. Le médium vidéo s’y prête particulièrement puisqu’il consiste à enregistrer instant après instant l’état d’un réel qui n’aura plus lieu, outre dans sa répétition d’images.
Le morse (code de transmission d’informations consistant en des séries d’impulsions courtes et longues, produites par des signes, une lumière, un son ou un geste) fonctionne dans les vidéos comme une langue antique, démodée, circulant par le vent. Le paysage, objet de contemplation, lieu de jeu, porte en lui des mystères immuables et indicibles. Dans Les arbres morses, le travail de la bande sonore articule les mouvements de l’air, dans Le frisson, des oiseaux, ordinaires au jardin, saisissants en nombre, troublent l’oreille attentive par leur message : « le vent l’emportera ! ». Le vent est l’acteur des mouvements internes à l’image, à la fois messager et contemplateur de l’intensité du désir de vivre.
Outre l’histoire de la peinture, celle du cinéma s’invite dans le travail de l’artiste qui joue avec les codes du thriller (références à Alfred Hitchcock) dans Le frisson, instaurant les ficelles d’un récit essentiel et compact, tel tenu dans un pli du drap flottant sur l’étendage au jardin. Les changements de plans, les zooms explorent une narrativité minimale de l’image vidéo. Le traitement de la lumière et les oscillations de la nature dans les deux oeuvres évoquent la peinture impressionniste. Le décor et ses objets ordinaires sont-ils acteurs ? Les jeux et les occupations partagés au jardin, les promenades, petits moments anodins de vie, reviennent comme un leitmotiv qui n’est pas sans rappeler les paysages du quotidien que l’on traverse, que l’on s’aménage, de Charles-Henry Sommelette.
Le paysage en peinture, sujet chargé de références et de moments de l’histoire de l’art, s’il en est, se présente encore comme un champ d’action dont l’horizon reste à explorer.

Charles-Henry Sommelette
(vit et travaille à Liège et à Barvaux, 1984)
Cadrer un espace est déjà un acte de création, extraire une image redouble le sujet. Les photographies prises par le peintre dans des jardins qui lui sont familiers, dans des espaces de vie qu’il habite ou traverse, immobilisent une représentation à venir. Les jeux d’échelles des grands fusains immergent le spectateur pris alors dans un double mouvement d’élan d’approche et de recul. Y a-t-il un risque à se perdre dans l’immobilité des scènes ? Une tension perceptible naît du malaise qui contredit une absence clamée, entre espaces investis par l’Homme et abandon manifeste des aires, vidées d’une présence que tout rappelle. Le décor de l’Homme raconte l’Homme. Derrière les objets qui évoquent les loisirs, l’habitat, des moments de la vie ordinaire, un sentiment de gravité se dissimule. Le fusain, bâton de branche de saule carbonisé, diminue rapidement sous les gestes du peintre qui transfèrent le corps végétal en grands tracés, ombres et lumières intenses. Cette technique évoque un travail d’études et d’esquisses qui ici, font tableaux. Au-delà du quotidien, le travail de Charles-Henry Sommelette touche à l’essence de l’existence. L’ordonnancement des comportements individuels par des usages prévus à l’échelle du collectif et l’affiliation de la nature domestiquée créent des paysages.
De la même manière, la série de pastels fonctionne peut-être comme des archétypes de la formation des territoires intellectuels (la pensée, la propriété, la mémoire, etc.). Tels de petits objets d’études de peintures de paysages, la série interroge la signification d’un renouvellement de la démarche paysagère. Le motif du paysage s’inscrit dans une pratique picturale contemporaine qui vient alimenter la Peinture.

Lise Duclaux/Chris Straetling
(vit et travaille à Bruxelles, 1970 ; vit et travaille à Anvers, 1960)
Plasticienne polyvalente, Lise Duclaux utilise l’écriture poétique, la performance, la composition typographique, le dessin, la vidéo, la photographie et le jardinage dans ses travaux. Elle observe, questionne « nos manières d’être, de regarder et de comprendre ce qui nous entoure ». A collaboré avec elle sur ce projet l’artiste Chris Straetling, qui de son côté a également à son actif des projets variés (performance, installation, vidéo, gravure, peinture, activité de commissaire d’exposition).
Un terrain voisin du Carosse (foyer de vie pour adultes présentant une déficience mentale, Saint Symphorien – Belgique) est investi par les artistes et des résidents volontaires de réflexions et d’expériences. Il ne s’agit pas de défricher le sauvage, ce presque non-lieu, car sans utilité, cette marge sauvage, car sans usage, mais de l’investir par le dessin, les discussions, les lectures pour en faire un observatoire au cours de diverses rencontres. Le champ est ensemencé au mois de mars 2014 de quelques plantes médicinales, tandis que les autres « mauvaises » herbes sont laissées.
Une réflexion sur le statut des individus végétaux et non végétaux, sur les distinctions que produisent les sciences dans leur entreprise de connaissance et de maîtrise commence.
La participation de Chris Straetling consiste en une documentation vidéo et des écrits, soit deux journaux de bord. Si cette présence du tiers peut évoquer la garantie d’objectivité dans la mise en place de méthodes et dans la formulation de conclusions, l’artiste s’inscrit en toute inventivité dans un point de vue de plus pris dans l’expérience, aux côtés des comptes rendus de Lise Duclaux. Cette pluralité des voix s’exprime également par les activités de dessin, de jardinage, de promenade, de consultation d’ouvrages au fil du temps et du cycle des saisons. Les failles de la distance scientifique émergent. La découverte passe par la prise en compte de l’empirisme dans la construction même des instruments et dispositifs d’observation et de mesures mis au point dans l’espace de l’expérimentation. Le paysage n’est pas une représentation, mais champ de matières et de vivants, laboratoire circulaire, dans lequel le sujet est partie prenante. La flore est expérimentée comme allégorie de la société, de son rapport à l’Autre, à l’inconnu. Interroger les éléments de la nature indomptés, marginalisés, tout comme ceux doués de vertus réparatrices, crée un microcosme dans lequel l’ordinaire tend à l’extraordinaire.
Dès lors, quels objets éditoriaux pour articuler un compte rendu de pensées ? Comment rendre compte de protocoles expérimentaux, de réflexions fondées sur un cheminement entre l’individuel et le collectif ? Dans un mouvement de balancier, entre immersion et recul temporel, Lise Duclaux développe un travail avec des références aux illustrations botaniques anciennes et aux types de phrasés conclusifs des sciences. L’art permet-il d’étirer le propos au-delà des limites qu’impose le concept ? Les recherches typographiques de Lise Duclaux sondent la pratique d’un raisonnement sensible et délibérément ouvert. La poésie des phrases et le contenu infiniment philosophique des mots invitent à penser le paysage comme une énonciation subjective, trouvant également des échos avec les peintures de Jean Pierre Ransonnet.

Jean-Pierre Ransonnet
(vit et travaille à Tilff, Belgique)
Jean-Pierre Ransonnet est un artiste belge, né en 1944 à Lierneux dans les Ardennes, sujet de sa peinture. La sélection de peintures présentée ici correspond à un travail entre 1992 et 2013. Penser le paysage comme une inscription de la mémoire, un élément intime d’une biographique, donne à saisir le travail du peintre comme une transcription. Le vécu forme un répertoire d’images aux sujets disparates et de natures différentes.
Traverser et habiter ne signifie pas posséder. Ces photographies se mêlent à l’imagination du souvenir qui court vers la contemplation. Au travers d’un vocabulaire pictural aux styles différents, puisant dans des influences expressionnistes, abstraites ou classiques, le peintre fait du paysage un motif.
Tout comme dans le travail de Lise Duclaux, il y a, peut-être, quelque chose de l’immersion du paysage dans le vivant et le mobile, quelque chose qui déborde de la matière. Une subjectivité prégnante rencontre celles des sites représentés. Les manières de peindre la surface, le travail des couleurs témoignent d’un plaisir à explorer la peinture de paysage, telle une expérimentation de sa propre pratique. L’usage de la photographie est ici une façon de ne pas s’extraire de la représentation, de s’inclure dans l’acte pictural.

Paysages Intérieurs

Lise Duclaux / Chris Straetling
André Goldberg
Jean-Pierre Ransonnet
Charles-Henry Sommelette

Exposition du 30 avril au 16 juillet 2016
68, rue Hors-Château, 4000 Liège
T. +32(0)4 222 37 53
bonjour@lesdrapiers.be
http://www.lesdrapiers.be

LE FRISSON - LES DRAPIERS 2016Vue de l’installation vidéo « Le Frisson » lors de l’exposition Paysages intérieurs