Texte : An Penders / 2000

Sur leurs pas…
A propos de deux films d’André Goldberg.

Il existe des artistes qui s’intéressent au travail des autres, qui l’observent si bien qu’ils ont envie d’en parler… presque sans les mots. Ce regard sur l’oeuvre des autres devient alors partie de leur oeuvre à eux. André Goldberg est photographe, et c’est sans doute avec l’image qu’il parle le mieux. 

“Comme un torrent…”(1997) ne dure que six minutes. Une brièveté qui rend justement toute sa dimension particulière au temps de la création. Une durée, déterminée par l’achèvement d’une oeuvre, qui perturbe nos repères temporels, leur confère un caractère particulier d’abstraction (encore renforcé par l’utilisation du noir et blanc). Film “sur/avec Paul Trajman”, “Comme un torrent…” pose l’artiste peintre en tant qu’acteur de sa propre oeuvre.

Le spectateur n’entre ni ne sort de l’atelier de Paul Trajman : il s’y trouve directement projeté. Il est cette “petite souris” qu’il a si souvent rêvé d’être, cet intrus invisible qui observe tout à loisir l’oeuvre en train de se faire. Cela lui donne envie de s’arrêter de respirer. Personne ne parle. Tout est là. Une grande feuille blanche que l’artiste découpe en un rectangle d’environ un mètre carré (peut-être un peu plus ou un peu moins, c’est difficile à dire de loin, ou même de tout près… et à qui demander ? On n’est pas censé être là …). Il l’agrafe au mur de l’atelier par les quatre coins. Tout cela se fait très rapidement, en gestes sûrs. On n’entend rien d’autre que le bruit de ses pas qui avancent et reculent, le bruit du pinceau qui heurte les bords du pot de verre rempli d’un liquide noir (de l’encre de chine ? Le savoir n’est pas important pour le moment.), le bruit du pinceau qui parcourt la feuille, vite, en tous sens.

La caméra rencontre le regard de l’artiste, la main qui tient le pinceau, le bras qui s’agite, le papier qui se couvre de signes noirs ou gris. La caméra concentre le regard du spectateur-intrus, comme si elle voulait lui signifier qu’il est le bienvenu. Très brièvement la musique s’immisce, puis disparaît. Quelques notes de jazz, comme une improvisation qui s’inscrirait en parallèle à ce qui se passe sur le mur. Elle revient ensuite, pour ne plus quitter le film jusqu’à la fin.

Elle nous rappelle, au même titre que les raccords d’images clairement marqués, qu’il s’agit d’un film, justement, et que l’on n’est pas vraiment dans l’atelier, à côté du peintre, même si l’on continue d’entendre chacun des bruits qu’il fait en achevant son dessin. Ainsi est-ce le peintre lui-même qui, en se prêtant au jeu de la mise en image du processus créateur d’une de ses oeuvres, détermine la durée du film autant qu’il l’achève. Et c’est bien là que se situe toute la qualité du réalisateur, dans ce laisser-être qu’il offre à l’oeuvre, dans cette présence/absence qui définit le regard qu’il lui porte.

“De l’inexistence du temps” (1998) reprend les mêmes composantes mais adressées à un oeuvre entier, par petites touches… sans avoir l’air d’y toucher, justement. Ce film-là parle. Il y a des mots écrits et d’autres dits. Principalement par l’artiste lui-même (Jean-François Octave), à l’exception d’une courte présentation de son parcours d’artiste par une voix de femme, tout au début. Ces premiers mots situent (“né en 1955”, “représente la Belgique à la Biennale de Venise en 1986”, …) mais on les oublie vite. L’essentiel est ailleurs. Dans ces phrases échappées de son journal intime, de ses oeuvres, de la réalité imprononçable et qui jalonnent le film comme autant de repères pour le spectateur.

“Il faudrait interdire la réalité”, “envie d’aller à Cuba”, “faire des courants d’air”, “en attendant, vivre”, “La géographie d’un rêve”, …. On pourrait sans doute séparer ces mots tracés à la main, en blanc sur fond noir, qui interviennent comme des titres de chapitres, de ceux qui sont simplement prononcés, sans que l’on ne les visualise autrement que mentalement. “Les plus belles histoires, parfois, sont celles qui ne commencent pas vraiment, qui restent à l’état d’ébauche, rien d’autre”, “Non, le monde n’est pas plus horrible aujourd’hui qu’hier”, “Parfois je voudrais que mon travail ressemble à une esquisse de quelque chose d’immense. Ne pas m’occuper de la définition des choses”, … Mais, à mon sens, si l’on séparait ces phrases, si on les organisait, on leur donnerait une forme de hiérarchisation trompeuse, quelque chose qui n’aurait fondamentalement rien à voir avec le travail de Jean-François Octave, si ancré dans le quotidien. C’est une des grandes qualités de ce film que de ressembler à ce point à celui qu’il nous fait découvrir, encore une fois de laisser-être l’oeuvre et l’artiste tout en promenant le spectateur pendant 26 minutes dans une trame extrêmement bien construite, à travers les thèmes qui construisent l’oeuvre.

Dès l’amorce, on se trouve sans cesse transporté de la réalité quotidienne de l’artiste à celle du monde (et partant, un peu la nôtre…), de l’intimité à l’universalité, de l’intérieur à l’extérieur, de l’artiste à l’oeuvre. Tandis qu’une voix-off féminine le présente brièvement, on découvre peu à peu l’artiste au fur et à mesure que se révèle son image Polaroïd : un portrait de profil devant une fenêtre. Un téléphone sonne et le répondeur automatique nous signale que Jean-François Octave n’est pas là. Le décor est ainsi posé : la présence de l’artiste comme illusion, son absence très réelle, comme une blague aussi, sa présence incontournable, pourtant, la réalité du quotidien traversée comme une vitre ou un miroir…

Il dort, habillé de blanc sur fond de draps de lits blancs. Sa voix nous parle, comme une surimpression. Avant qu’il ne se réveille et ne laisse une tache rouge sur l’oreiller, comme du sang, comme de la peinture, comme l’amour. Une tache qui renvoit à ses images peintes, vives et glacées, rouges sur fond blanc, post-Pop. Plus tard, le bec où le gaz brûle. Bleu. Avec une bouilloire dessus. Grosse et grise. La radio qui déglutit les mauvaises nouvelles du matin bruxellois, un travelling dans la cuisine sur les objets, les murs, les images accrochées pendant que le son radiophonique zappe d’une chaîne à l’autre. Plus tard encore, la bouilloire siffle et l’image est passée de la mire télé aux carrés de couleurs peints par l’artiste. Tout s’enchaîne, tout est chaîne, “tout est (possible)”.

Jean-François Octave est assis à une table. Il fouille dans ses documents. Il en sort un dessin, puis deux, puis trois, … plein de dessins et de photos éparpillés, rangés, superposés sur la table. Sa voix off débite toutes les décisions qu’il a prises ce jour-là. Ou un autre jour. “J’ai décidé de faire un grand désordre partout où je mettrais les pieds”, … Il descend à toute allure les escaliers. Escaliers de sa maison. Escaliers dessinés. Escaliers qui d’une façon ou d’une autre mènent à l’extérieur, au dehors, au monde. “Cette ville est et n’est pas. A la fois très réelle et en même temps ailleurs” dit-il de Bruxelles qu’il parcourt sur son scooter rouge. Soudain, je me souviens de ce qu’il m’a dit il y a peut-être dix ans, sur le côté positif de cette ville dont on part sans difficulté et où l’on revient à peu près de la même façon…

La réalité rentre dans le film. Le film prend la place du tableau dans un diptyque où la route avance comme par magie. Il gare son scooter sous les arbres où les oiseaux chantent. C’est ça aussi, Bruxelles. La vie. Prendre une photo. On ne sait pas de quoi. Cela n’a pas d’importance. Un avion dans le ciel. Des images télévisées du passé, du présent, des bruits de trains qui entrent en gare ou partent. L’artiste attend le métro dans une station décorée par lui. Mise en abîme. Le métro arrive. L’artiste n’est plus là, l’oeuvre oui. Dans le tram, il sort un petit carnet qu’il remplit de mots du jour, de mots d’amour. La vie. “Comme le monde est petit”. A une terrasse, il pense à Lisbonne, à Séville, à quelqu’un qui lui manque, qui est loin… “Oublier Séville où il pleuvait sans cesse et où je n’ai visité que les boîtes pédé. Tous les musées étaient fermés.” Il boit un coca, se lève, s’en va. On le retrouve en train de louer une vidéo dans un sex-shop. Clin d’oeil au plaisir. La vie. “Le plaisir nécessite beaucoup de rigueur et de sérieux”. Des visages d’hommes jeunes se succèdent sur l’écran. Dessins. Photos. Film. Musique classique… qu’il arrête d’un coup de télécommande.

“A peine lundi déjà samedi. A peine vingt ans déjà quarante…” Jean-François s’étend sur le dos, blanc sur fond de couvre-lit rouge. Peu à peu, l’image de son corps s’efface, disparaît. Ne reste que le rouge. Et un caillou à la place du corps.

“Un jour il ne faudrait rien écrire. Et c’est ça qui est intéressant, le rien. Peut-être qu’il en sortirait quelque chose d’urgent.”

Alors, me taire… Peut-être juste vous dire de regarder.

Anne-Françoise Penders